Mes parents allaient tous les étés passer des vacances à la pension Chevoir, à la baie de Launay, située sur la commune de Ploubazlanec, près de Paimpol dans les Côtes-d'Armor. Bien souvent, Michel Legrand, sa femme Christine et leur fils Hervé venaient aussi. Ils trouvaient là un oasis de tranquillité, d’échanges d’idées et de vie paisible.
La pension Chevoir était tenue par Monsieur et Madame Primay. Madame était une petite femme bavarde et très active, et Monsieur Primay était un colosse silencieux. J'étais autant fasciné par le silence et la force de cet homme — que je regardais revenir de la pêche avec des congres impressionnants — que par la désinvolture avec laquelle sa femme plongeait homards et écrevisses vivants dans d'énormes marmites, qui résonnaient des cris stridents des crustacés. Elle cuisinait ensuite tout cet éventail de produits de la mer pour leurs clients. Devant la pension, il y avait une grande pelouse qu’un muret de pierre, surmonté d’une sculpture, séparait de la grève : une immense plage de galets, et la nature était remplie de pins maritimes. Je me souviens qu’à marée basse, l’eau se retirait très loin, et j’allais dans ces paysages ordinairement inaccessibles, aux pieds des rochers et aux fonds sableux pour attraper des praires, des couteaux et des tourteaux.
C’est dans cette belle nature, au fond de la plage, à la pointe nord-ouest, que Pierre Claisse avait une propriété. Pierre était un industriel fabriquant des ustensiles de cuisine avec qui j’étais naturellement toujours en contact. C’était un proche de Bouygues et, sachant quelle vie de galère je commençais à aborder, il m’avait présenté à des cadres pour que je rentre dans l’entreprise, mais je n’étais pas prêt pour ce type d’aventure. Je lui avais offert une de mes photos de mai 1981 signées et, pour me remercier, Pierre m’avait offert un exemplaire du livre Images à la sauvette.
Henri Cartier-Bresson était un nom que j’entendais très souvent car, depuis fin 1979, j’étais assistant de Marc Riboud qui lui-même avait été coopté par Cartier-Bresson.
Je demandais à Marc s'il pensait que Cartier-Bresson me dédicacerait ce livre. Marc me donna son adresse rue de Rivoli et, sans le prévenir de ma venue, me recommanda d’être direct avec lui.
Je frappais à la porte et, après un petit moment, Cartier-Bresson ouvrit la porte, me dit un bonjour poli et sans chaleur et me demanda ce que je voulais. Je lui ai raconté comment Images à la sauvette était arrivé entre mes mains et je me présentais à lui sans omettre un détail, filiation, Marker, assistant de Marc, avant de lui demander, en y mettant les formes, s'il pouvait me signer mon livre.
Cartier-Bresson a alors explosé d'une fureur qui contrastait avec l’harmonie de ses photographies. Accusant Marc de tout et de n’importe quoi et, comme un enfant rancunier, surtout de prendre tous les boulots lorsqu’il était à Magnum. Il termina sa longue tirade de façon cinglante et sans appel ! « Demandez à Marc, il a la signature », et il me claqua la porte au nez sans un mot de plus.
Je savais que ses relations avec Marc étaient compliquées, mais j’étais un peu abasourdi par ce que je venais de vivre. J’ai raconté ça à Marc, qui a ri jaune des mots de son ami. J’ai rangé mon livre sur une étagère et nous nous sommes remis au travail.
En juillet 1982, une canicule s’est abattue sur Paris et la région parisienne. Nous souffrions un peu, et puis en août, un attentat terroriste a eu lieu chez Jo Goldenberg dans le Marais à Paris. Les assassins ont attaqué à la grenade, et la fusillade qui a suivi a fait 6 morts et 22 blessés. Un mois plus tard, un attentat à la voiture piégée appartenant à un diplomate israélien blessait 51 personnes, principalement des lycéens, devant le lycée Carnot. Ces événements motivés par la même haine ont été le déclencheur d’une prise de conscience face aux risques terroristes. L’été 82 a aussi été l’explosion des radios libres. L’information circulait de façon anarchique et sauvage.
Et à cette époque j’étais assistant de Marc Riboud.
Un après-midi, nous étions à travailler dans son appartement de la rue Auguste-Comte lorsque la sonnette a retenti. C’était la police qui nous demandait de vider les lieux rapidement. Il y avait des personnalités dans l’immeuble qui était sous le coup d’une alerte à la bombe.
Marc Riboud, Leonard Freed, Barbara Naglesmith, Burt Glinn rue auguste compte début 80
Dans l’urgence imposée par la police et les pompiers, j’ai attrapé mon livre Images à la sauvette et suis sorti. Nous nous sommes tous retrouvés dans la rue à attendre.
Marc s’est approché de moi : « Tu as laissé mes appareils photo dans l’appartement, mais tu as pris ton livre ? »
C’était effectivement la seule chose que j’avais pensé à sauver d’une éventuelle explosion destructrice. Je ne savais pas trop quoi répondre.
Marc a raconté cet épisode à Cartier-Bresson, qui a demandé que je dépose chez lui le livre sur lequel il a écrit : « À Stéphane Korb, dédicace provisoire avant de se rencontrer avec Marc mais : Très cordialement Henri C-B ».
Il a mis le tout à mon attention dans une boîte Ilford sur laquelle il a écrit : « Stéphane Korb qui va passer prendre ce carton dans la semaine. H. Cartier-Bresson. 20 octobre 82 ».
J’ai plusieurs fois revu Cartier-Bresson ; chez Marc à Paris, dans des expositions et chez Marc à La Chenillière, mais je n’avais jamais le livre avec moi, de sorte que la dédicace provisoire est la dédicace définitive.
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