Australie 1989 : Le chasseur de requin de Damien Hirst

Début 1989 j’ai proposé à VSD un reportage sur un pêcheur de requins. J’ai dû être très convaincant, car François Siegel — le fils du fondateur qui avait repris la direction du journal — a accepté, et je suis parti.

J’avais fait la connaissance de Paul Kamsler et de sa famille quelques années auparavant. Paul était originaire de Vienne et nous avions beaucoup de points communs. Il était propriétaire du Pacific International à Cairns, et c’est là que j’aimais poser mes valises pour sillonner le pays.

Sur place, j’avais d’abord été voir Ben Cropp à Port Douglas. Il avait été champion de pêche au harpon et chasseur de requins dans les années 1960, avant de se tourner vers le documentaire animalier et la protection du milieu marin. Sa passion du moment était la découverte d’épaves le long des côtes du Far North Queensland : ce n’était pas le chasseur de requins que je cherchais. Il m’a alors orienté vers Mike Lammert, qui s’occupait d’installer et d’entretenir les filets de protection anti-requins de certaines plages du Nord. Mais ce que je voyais et ce qu’il avait à me raconter ne correspondait pas non plus à l'article que je voulais construire.

Un matin, Paul me tendit une carte de visite :

— « Stéphane, voilà ton reportage ! »

Elle représentait un homme souriant, encadré par une mâchoire de requin qu’il tenait à bout de bras, avec le texte suivant : Vic Hislop Shark Show ; Urangan, Hervey Bay ; suivi d’un numero de telephone.

Je l'ai appelé et, le rendez-vous pris, j'ai loué une voiture pour m'y rendre. Le Vic Hislop Shark Show était situé sur l’esplanade. Impossible de le rater : l’entrée était une gueule de requin béante, toutes dents dehors. À l’intérieur trônait un énorme requin blanc congelé dans un bassin en verre, entouré d’énormes mâchoires de tigre, de grand blanc, de mako et d’autres espèces. Il y avait aussi du matériel lourd et des pièges qui permettaient d’imaginer la taille des monstres que Vic pouvait capturer, ainsi que de nombreuses photos d’attaques, de morsures, de corps mutilés et de captures spectaculaires.

Vic avait le visage tanné par le soleil, le sel et la brise, avec un sourire accroché aux lèvres qui lui donnait un petit air du capitaine Quint dans Les Dents de la mer. C’était ce qu’on appelait à l’époque un véritable Queenslander : une grande gueule qui ponctuait toutes ses phrases de « mate », de « bloody shark » et d’autres expressions colorées. Comme tout pêcheur de requins qui se respecte, sa collection débordait jusque dans son salon, où les mâchoires étaient accrochées aux murs. Il me parla de ses sorties en mer et j’ai fini par lui demander de l'accompagner lors de sa prochaine expédition. Il a accepté.

Le soleil était déjà haut lorsque son puissant hors-bord, le Jaws, nous éloigna de la côte. Arrivés sur le lieu de pêche, Vic et son fils Bret s’affairèrent à préparer les lignes. Il fallait faire vite, car la nuit tombait. Les appâts furent mis à l’eau, signalés par des bidons en plastique blanc solidement amarres.

L’attente fut longue, sans qu'il ne se passe rien. Épuisé par la journée et bercé par le roulis, je m’endormis pendant trois ou quatre heures. Je fus réveillé en sursaut par le bruit effroyable du moulinet de 50 cm de diamètre qui se déroulait à toute allure : on aurait dit une pluie de pierres. Un requin avait mordu.

Une grande forme grise s’approcha du bateau en ondulant lentement. Je n’avais jamais vu un poisson d’une taille aussi impressionnante : il devait faire quatre mètres. Bret prit une longue gaffe et commença à tirer le squale vers la coque, tandis que Vic tentait de lui passer un nœud coulant autour de la queue — une opération difficile, car le requin tournait sur lui-même pour décrocher l’énorme hameçon bien planté dans sa gueule, qui lui déchirait les chairs. Le sang jaillissait des ouïes. Le grappin ripage sur la peau dans un grincement métallique. Vic prit son fusil et tira une balle dans la tête du squale, qui s’immobilisa d’un coup. Le sang gicla par un trou gros comme une balle de ping-pong. La scène était froide, brutale, archaïque.

Installé sur le rebord du bateau, je me tenais aux tubulures d’acier pour photographier lorsqu’une vague me fit perdre l’équilibre. En me rattrapant in extremis, une partie de mon matériel photo a basculé dans l’eau. Vic accrocha fermement le squale au bateau et nous sommes allés nous coucher. Je dois avouer que j’ai eu du mal à trouver le sommeil.

Le matin, Vic, plein d’attentions pour moi, prépara une spécialité : six boîtes de légumes divers en conserve mélangés dans leur jus d’origine, auxquels il ajouta 500 grammes de farine et autant de thon en boîte. Il était très fier de sa préparation.

— C’est quoi ? demandai-je.

— De la ratatouille… C’est un plat français ! me répondit-il, un peu vexé par mon ignorance.

Comme le bateau roulait beaucoup, je me suis forcé à tout avaler pour ne pas être malade.

Ensuite, il préleva les ailerons et la mâchoire, puis remit le carcasse à l’eau en me précisant :

— « Il ne faut pas manger les requins. Ils sont au sommet de la chaîne alimentaire et accumulent trop de mercure dans leur chair. Ses potes vont se charger de le bouffer. »

Nous sommes rentrés à Hervey Bay tandis que s’éloignait la tache blanche du requin dérivant entre deux eaux.

Sur la terre ferme, je fis un long entretien avec Vic. Pour terminer le reportage, je lui ai proposé une dernière prise de vue : son bateau mis à l’eau avec des dizaines de mâchoires accrochées sur la structure, et lui, brandissant fièrement un hameçon géant. Il a hésité, car les polémiques à son sujet commençaient à prendre de l'ampleur. Mais là aussi, j’ai dû me montrer convaincant et il a fini par accepter.

Avant mon départ, il m’a offert la mâchoire du requin. Mais comme la chair n’en était pas complètement retirée, je suis allé voir Mike Lammert pour l'échanger contre une mâchoire de requin-tigre de même taille, parfaitement nettoyée.

De retour à Paris, VSD a publié le reportage sous le titre : « Tueur contre tueurs ».

Pres de dix ans plus tard j’ai été contacté par un réalisateur qui voulait consacrer un documentaire à Hislop. J'ai alors rappelé Vic, mais il n'était pas du tout dans de bonnes dispositions. Il venait d'apprendre que l’acheteur anglais qui avait vu le reportage et l’avait contacté pour lui commander un requin à la fin années 90 l’avait payé 5 000 dollars australiens et que cet acheteur était l’artiste Damien Hirst. En découvrant que ce requin, conservé dans le formol et exposé dans une prestigieuse galerie, était devenu une œuvre d’art majeure revendue plusieurs millions de dollars, Vic se sentait profondément floué. Furieux, il demanda 50 000 dollars pour accepter d'être filmé.

La somme étant trop élevé et le réalisateur fantaisiste le documentaire ne s’est jamais fait.

© Stéphane Korb / Association Mémoires d'Artistes. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, des textes et photographies est strictement interdite sans autorisation préalable.

Les photographies présentées dans cet article sont issues d'un reportage complet comprenant plusieurs dizaines de clichés. Pour toute demande vous pouvez me contacter ici

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