Golden Gai, La Jetée

Golden gai jour et nuit avec ses petites constructions aux toits de tôle ondulée . En haut à droite au pied de l’immeuble c’est le sanctuaire Hanazono-jinja fréquenté par les Yakuzas dit-on

J’ai découvert le Japon et le quartier de Golden Gai en 2007. Depuis des années, Chris Marker me répétait, sans autre explication, d’aller au Japon et, une fois à Tokyo, de me rendre au bar La Jetée, niché au cœur de Golden Gai, pour que Tomoyo me montre « les bouteilles ».

Bouteille par Kōji Yamamura

Chris avait cette générosité des passeurs : c'est lui qui, des années plus tôt, m'avait présenté Marc Riboud, initiant une amitié et un compagnonnage visuel qui m'amèneront plus tard à filmer Marc à New York et en faire un livre

À chaque retour du Japon, j’allais voir Chris pour discuter du pays. Un après-midi, à peine avais-je franchi le seuil de sa porte qu'un cri rauque retentit :

— « Dis bonjour à la chouette, elle prend la peine de te saluer ! », me lança Chris en me montrant un automate déclenché par un capteur de mouvement à chaque passage.

La Jetée avec Tomoyo

Ensemble, nous avons regardé les photos des bouteilles garnies de dessins, et il me les commentait une à une :

— « Celle là, c’est Coppola. Celle-là, c’est Wim Wenders. Là, Teruyo Nogami, ici Yasuaki Shimizu, Quentin Tarantino… »

Chris avait réussi à convaincre l’épicier de la rue Courat d’importer des variétés de vodkas typiquement russes, introuvables ailleurs que chez lui. Il avala une gorgée de ce précieux liquide puis resta un moment silencieux, la mâchoire serrée comme lui seul savait le faire, avant de me glisser dans un souffle, sans desserrer les dents :

— « Tous mes amis y sont allés. Sauf Orson Welles, qui n’a jamais pu monter l’escalier : il était trop gros. »

Sur ce, nous nous sommes resservi un verre de cette bonne Russky Standart. Le temps s'est écoulé à boire de la vodka et à évoquer des souvenirs.

Au moment de partir, Chris me confia qu’il pensait que Golden Gai était protégé par les Yakuzas et que, sauf en cas de majeur tremblement de terre, le quartier ne disparaîtrait pas de sitôt. Sachant qu’il n’irait plus au Japon, il me chargea de transmettre ses amitiés à Tomoyo-san lors de mon prochain voyage.

La chouette me salua une dernière fois alors que je traversais le torii de la rue Courat. Chris est disparu en juillet 2012. Il n’aura pas vu la publication de mes voyages au Pays du Soleil-Levant, que je lui annonçais toujours pour plus tard. Mais en fin de compte, nous avons toujours été d’accord sur une chose : le Japon et les Japonais nous apportent énormément.

Clefs pour le Japon a été publié en 2014 par les Editions Mémoires d’artistes

Les photographies présentées dans cet article sont issues d'un reportage complet. Pour toute demande vous pouvez me contacter ici

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