Société & Portraits STEPHANE . Société & Portraits STEPHANE .

DU FILM AU LIVRE

En mai 1997, nous rentrions de New York où Marc venait de réaliser une campagne publicitaire. Il devait y retourner un mois plus tard pour finaliser l’installation de deux expositions : l’une à l’International Center of Photography pour « Quarante ans de photographie en Chine », et l’autre à la galerie Howard Greenberg pour une série de tirages vintage. Nous avions convenu que je retournerais avec lui.


NEW YORK 1997

En mai 1997, nous rentrions de New York où Marc venait de réaliser une campagne publicitaire. Il devait y retourner un mois plus tard pour finaliser l’installation de deux expositions : l’une à l’International Center of Photography pour « Quarante ans de photographie en Chine », et l’autre à la galerie Howard Greenberg pour une série de tirages vintage. Nous avions convenu que je retournerais avec lui.

C’était une opportunité unique de capter l'homme, son regard, et de le filmer. Je lui avais exposé mon idée et il était d’accord. Mais il me manquait l’essentiel : une caméra. Je fis quelques démarches, mais personne ne voulait me suivre.

« Accrochez-vous à ma veste ! »

Quelques années plus tôt, le virtuose Mstislav Rostropovitch annonçait son retour à Moscou dans le jet d’Antoine Riboud. Paris Match avait demandé à Marc d’y aller, puis au dernier moment il s’était désisté et j'étais parti à sa place pour couvrir l'événement.

À l'arrivée à Moscou, au milieu du tumulte, Antoine Riboud m'avait attrapé par le bras : « Accrochez-vous à ma veste et ne la lâchez pas ! » Je ne l’ai pas lâchée, ce qui m’a permis de faire de bonnes photos que le journal a publiées. Lors de ce voyage, je me suis particulièrement bien entendu avec Jérôme Seydoux, qui était du vol aux côtés de Dany Carasso (dit Danone) et d’autres personnalités.

Lorsque j'ai évoqué avec Jérôme Seydoux mon projet de filmer Marc, il m'a prêté sa Sony VX1000 sans hésiter. Caméra au poing, je suis parti à New York.

J’ai filmé sans m'arrêter. L'accrochage, les figures croisées lors des vernissages, les flâneries complices à Central Park et Chinatown, les visites chez des collectionneurs, et même un entretien avec Aaron Asher, son éditeur américain pour Faces of North Vietnam. Puis, de retour en France, les parenthèses paisibles à La Chenillère, sa maison de Touraine où il est allé passer une semaine pour se reposer de ce voyage mouvementé.

Lorsque j’ai regardé les rushs, l'erreur du débutant m'a attrapé au collet : 15 heures de film. Un travail de sélection titanesque, sans aucun budget pour un monteur. Face à cet obstacle insurmontable, j’ai rangé les cassettes et tourné la page pour me consacrer à d’autres projets, alors que le monde du laboratoire argentique basculait doucement vers le numérique.

Le coup de semonce du New York Times

17 années passent. Un jour de 2014, un courriel du New York Times tombe dans ma boîte : ils me demandent les droits pour le web du portrait de Marc regardant une bande de film 35 mm. Sachant Marc très malade, je demande ce qu’ils veulent en faire. La réponse tombe, glaciale : « Nous préparons son dossier nécrologique. »

Cette brutalité sans affect me choque. Je refuse. Mais une question me hante : comment exprimer la tendresse, l'amitié et la connivence qui nous lient depuis si longtemps ? Je rouvre l'armoire et sors les cassettes de 1997.

Sur l'écran, Marc réapparaît. Il est joyeux, il saisit la vie à pleines mains. L'évidence s'impose : ces images ne doivent pas mourir dans un tiroir. Je décide alors de métamorphoser ce film en livre.

Je décris chaque plan, retranscris et traduis les dialogues, ajoute mes souvenirs de coulisses et isole les plus beaux arrêts sur image pour composer les pages. Aucun éditeur ne veut me suivre. Il faudra dix ans supplémentaires pour que les rushs deviennent un bouquin. C’est François Mocaër — qui m’avait déjà aidé à trouver un éditeur pour le livre sur Yves Montand et qui venait de créer Unicité, une maison dédiée à la poésie — qui décide de publier l'ouvrage, par un beau jour de 2024. Avant la parution, j’appelle Jérôme Seydoux pour lui présenter le travail et lui demander une préface, ce qu’il accepte aussitôt.

« Marc a le compas dans l’œil », disait de lui Henri Cartier-Bresson. Moi, j’ajoute qu’il avait surtout cette tendresse engagée et ce souffle d'émotion qui rendent ses images intemporelles.

En terminant cet ouvrage, je me suis demandé ce qu'il en aurait pensé. Je crois qu'il aurait simplement répondu par ces mots qu'il m'avait dédicacés un jour :

« À Stéphane, ami et défenseur de toutes les libertés, surtout la sienne. »

Lire la suite
STEPHANE . STEPHANE .

CLINT EASTWOOD (1985)

Janvier 1985. La rumeur court que Clint Eastwood est chez Maxim’s pour la promotion de son film Pale Rider. J'attrape mes boîtiers et je fonce rue Royale.

La pluie glacée de janvier

Janvier 1985. La rumeur court que Clint Eastwood est chez Maxim’s pour la promotion de son film Pale Rider. J'attrape mes boîtiers et je fonce rue Royale.

Sur place, il fait un froid glacial sous une petite pluie. Nous sommes quatre photographes sur le trottoir à tenter de rentrer, mais l’équipe entourant l’acteur et le service de sécurité sont catégoriques : la soirée est strictly privée, aucun objectif ne franchira la porte. Alors nous attendons. Une heure, deux heures... sous un crachin glacé. Mais un photographe n'aime pas renoncer.

Au bout de trois heures, je suis désormais seul. Mes confrères, gelés et découragés, ont jeté l’éponge. Je n’ai rien à perdre : il m’a fallu une heure de trajet pour venir, le dernier métro est passé et je suis bon pour rentrer chez moi en taxi. Alors j’attends.

Soudain, la lourde porte de Maxim’s s'entrouvre. L'attachée de presse pointe le bout de son nez, un peu affolée. Apercevant le seul photographe congelé, elle me fait signe d'entrer à toute vitesse : « En revanche, je ne peux pas vous payer », prévient-elle.

Je n’ai pas envie de discuter : j'ai le champ libre et je suis au chaud.

Je ne l'ai compris que plus tard : si on m'avait ouvert cette porte en trombe, c'est uniquement parce que Clint Eastwood, agacé de ne voir aucun photographe pour immortaliser sa soirée, avait exigé qu'on trouve quelqu'un.

Clint Eastwood en prise avec un billet de 50 francs

Le regard de Clint Eastwood

Le lendemain, au Palais de Chaillot, Clint Eastwood est accueilli par Costa-Gavras, alors directeur de la Cinémathèque. C’est loin d’être une visite privée. La meute des photographes est là, et chaque mouvement de l'acteur déclenche une tempête de flashs crépitants et aveuglants.

Clint Eastwood semble vraiment gêné par ce pilonnage lumineux. J'éteins alors mon flash. Profitant des rares moments de répit entre deux rafales, je cherche son regard. Remarquant que je travaille en lumière naturelle, il se tourne vers moi et joue avec mon objectif en m'offrant des expressions authentiques.

C'est dans l'un de ces instants de calme complice que cette photo a été prise.

Lire la suite