Clifford Possum Tjapaltjarri 1998
La première fois que j’ai rencontré Clifford Possum Tjapaltjarri, c’était à Paris. Clifford était le peintre aborigène qui avait fait entrer l'art de son peuple dans l'histoire de l'art mondial. Arnaud Serval, galeriste et collectionneur très impliqué dans l’art aborigène, l’accueillait avec son beau-frère Henry à la Galerie Woo-Mang & Partners, qui se trouvait au 43, rue de la Folie-Méricourt dans le 11ᵉ arrondissement. Clifford était aussi ce qu’on appelait un Businessman — c'est-à-dire, dans le langage aborigène, un homme responsable de tout ce qui touchait aux activités et aux enseignements rituels.
À la galerie, il réalisait une grande peinture je le filmais ; revenant plusieurs jours de suite. Clifford regardait Paris d’un œil après intéressé.
Puis je partis en Australie. Là-bas, en feuilletant quelques revues, je découvris l’histoire de Walala qui, en 1984, avec neuf autres nomades Pintupi, poussé par la sécheresse et la nécessité de survivre, était sorti du désert de Gibson et avait rencontré des Blancs pour la toute première fois. Walala s’était adapté, avait commencé à peindre et enchaînait les expositions. Sachant qu’il se trouvait à la Galerie Gondwana avec George Tjungurrayi Tjapaltjarri, dit Doctor George, je m'y rendis.
En sortant de la galerie, je croisai Clifford et Henry, assis à même le sol sur le trottoir de Todd Street. Les touristes allaient et venaient, de plus en plus nombreux, et nous ne passions pas inaperçus. Clifford rentrait de Sydney et je lui demandai s’il avait aimé :
— Non, me répondit-il. J’aime le bush.
Tandis que nous devisions, la police arriva et menaça d’embarquer le grand peintre pour « clochardise » sur la voie publique, ou quelque chose de ce genre.
Contraints de quitter les lieux, nous gagnâmes le bush. Là, constamment assailli par les mouches omniprésentes, il me raconta comment, d’après ses souvenirs, il avait été reçu en audience privée par la reine Élisabeth II, le 20 juillet 1990, au palais de Buckingham.
Clifford évoquait souvent la Loi aborigène, alors je lui demandai ce qu’elle représentait :
— « Si tu veux savoir, tu dois venir dans un bushcamp… sans tes habits… nu. Là, on te montrera et tu sauras tout ce qu’un Aborigène connaît, et tu ne devras jamais en parler. J’ai dit la même chose à la Reine. »
Clifford me fixa de son œil unique, puis éclata d’un rire tonitruant.
Plus tard, je choisis un portrait de Clifford pour la couverture de l'édition française du livre Esprits d’Australie — Sur les pistes d’Australie, sorti en 2000