Malcom Forbes et sa collection d’œufs Impériaux de Fabergé
J’allais à New York depuis quelques années et je crois que c’est là que je croisai Dmitri Savitsky, écrivain, poète et journaliste russe, figure majeure de la dissidence culturelle soviétique et de l'émigration à Paris. Il se trouvait alors à New York pour réaliser des reportages, et nous nous rencontrammes chez le jazzman Lloyd McNeill.
Dimitri était un homme plein d’enthousiasme et nous avons collaboré ensuite sur plusieurs reportages. Il me présenta des personnes très intéressantes de Little Odessa, dont Youri Radzievsky, ancien capitaine star de la télévision soviétique devenu un homme d'affaires influent à la tête d'une grande agence new-yorkaise, et Vladimir Teterjatnikov, expert incontournable de l'art tsariste et fin connaisseur des secrets et controverses entourant les objets d'art russes. Un personnage fascinant.
Vladimir Teterjatnikov chez lui à New York et 1984
Vladimir m’apprit qu’un œuf impérial de Fabergé allait être vendu aux enchères chez Sotheby’s et, selon lui — c’est la première fois que je l’évoque —, l’œuf était un assemblage grossier d’éléments tape-à-l’œil sans rapport avec l’esthétique et la qualité Fabergé, maintenu par des vis et des clous rouillés et, de surcroît, très mal fait.
Il me suggéra d’aller photographier certains détails de ce joyau, ce que je fis. Je n’étais pas un expert et mon avis n’avait pas de valeur, mais je voyais une évidente absence de minutie dans les détails qui ne correspondait pas à l’exécution parfaite et très haut de gamme caractérisant les joyaux de Carl Fabergé.
Vladimir Teterjatnikov chez Sotheby-s
Ceci étant dit, le personnel de Sotheby’s se montra extrêmement coopératif. À ma grande surprise, ils me donnèrent tout de suite l’autorisation de prendre les photos, et je restai seul dans une pièce avec cet œuf dont la mise à prix était prévue à 300 000 dollars. Ensuite, ils m’invitèrent à photographier la vente en juin 1985. Une assistante se tenait à mes côtés et ce fut elle qui me fit remarquer l’homme qui enchérissait dans la salle, vers lequel tous les regards semblaient se tourner. « C’est Malcolm Forbes », me dit-elle. Je ne le connaissais pas. Il remporta les enchères et l’œuf partit à 1 600 000 dollars — 1 760 000 avec les frais. Ce montant constituait à l'époque un record mondial pour une pièce d'orfèvrerie de Fabergé vendue aux enchères et permit à Malcolm Forbes d'atteindre le chiffre emblématique de 11 œufs dans sa collection personnelle. Le vendeur avait un sourire lui traversant le visage d’une oreille à l’autre.
Malcom Forbes et Henry H. Salomon avec l’œuf à 1 600 000 dollars
Quelques journalistes posaient des questions à Forbes, mais il existait une sorte de barrière invisible ; je compris plus tard qu’ils connaissaient la puissance de son empire médiatique et financier. Heureusement pour moi, Forbes était un inconnu et, par chance, aucun journaliste n’osa lui poser la question qui me brûlait les lèvres.
Mais l'inquiétude me gagnait : au milieu de ces journalistes américains, il y avait très probablement des représentants de grands médias face auxquels je ne faisais pas le poids, et je redoutais à chaque instant que l'un d'eux ne me devance. Dès qu'ils eurent fini de parler, je m’approchai de Forbes. Mêlée à cette crainte, mon impatience était telle qu’instinctivement, je lui pris le bras en lui demandant si je pouvais le photographier en exclusivité avec sa collection. Il fut surpris et, après une brève seconde de réflexion, me dit avec un grand sourire : « D’accord, organisez ça avec mon fils Christopher. » Puis il partit, accompagné de la famille Schaffer, propriétaires de la célèbre boutique A la vieille Russie.
Malcom Forbes, Paul Ray et Peter Schaffer
Je réalisai une première session photo et Christopher posa avec son père. Pour l'occasion, j'avais opté pour un fond noir, ce qui me semblait être une bonne idée sur le moment, mais ne se révéla pas très heureuse. Je demandai donc une seconde session photo, qu'il accepta. Cette fois-ci, j’avais acheté une grande bâche de coton que j’avais peinte et teinte moi-même dans des nuances de gris froissé. De Paris, j’avais contacté un assistant qui possédait un Hasselblad, de la lumière et une voiture, puis je partis pour New York. Le studio fut installé dans la Forbes Gallery, située sur la 5ᵉ Avenue, et je demandai au personnel de la galerie de placer eux-mêmes les œufs ; sinon, ils m’auraient laissé les manipuler et je ne voulais pas prendre ce risque.
J’ai ensuite fait prévenir Forbes qu’il pouvait venir. Il s’est assis et, avec un grand sourire, m’a dit : « Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? Je les lance en l’air pour faire une omelette ? » Je commençai à shooter. Les appareils Hasselblad sont très pratiques avec leurs dos interchangeables. J’avais demandé à l’assistant d’en charger quatre et de me les passer. Je fais une bobine, je change de dos, je fais une deuxième bobine... et l’assistant ne me passe pas le troisième dos. Je quitte le regard de Forbes quelques secondes pour me pencher et prendre le dos moi-même, et j’entends Forbes dire : « C’est terminé ? Au revoir. » Je restai planté là, dans l’angoisse d’avoir raté le bon cliché. Sans terminer la séance, je laissai le studio en l'état pour m’assurer de pouvoir tout refaire en cas de problème et je fonçai au laboratoire Duggal, qui était à douze blocks de là, soit dix minutes en taxi, et demandai le développement des films en super rush. Une heure plus tard, je vis avec un grand soulagement que les photos étaient bonnes, même si je n’avais pas eu le temps de faire poser Forbes avec plusieurs attitudes. J’ai terminé la séance en photographiant les œufs et nous avons débarrassé la Forbes Gallery du matériel.
C’est cette série, réalisée sur un fond gris beaucoup plus agréable à l'œil, qui fut majoritairement publiée.
Début 1987, à l'approche de l'exposition de la collection Forbes au musée Jacquemart-André, Expression — un mensuel de l'époque, luxueux et très épais, édité par la société Execom et adossé aux capitaux d'American Express — me proposa une belle garantie pour la publication de ces photos en exclusivité. J’acceptai au vu du tirage important de ce mensuel. Mais un mois avant la parution, le rédacteur m’appela pour me prévenir des coupes budgétaires imposant que le tirage du magazine soit réduit, et que ma rémunération le serait aussi. Prévenu au dernier moment, je n'avais qu’une chose à faire : je proposai le reportage à Jours de France, qui l'accepta immédiatement.
J’attendis la veille des publications pour prévenir L'Expression, qui, pour la forme, me menaça d’un procès. Forbes, à qui je montrai ces publications après la visite au musée Jacquemart-André à Paris, était, quant à lui, très content.
Plus tard, j'allai voir Jimmy Fox, lui montrai mes photos et lui racontai ces multiples péripéties. Jimmy me dit de lui laisser les images et qu’il allait les faire distribuer par Magnum. J’en fus très fier. Jimmy Fox était une figure incontournable et respectée du monde de la photographie et du photojournalisme. Il travaillait à Magnum, dont il était le rédacteur en chef, reconnu pour son sens critique exceptionnel et son talent pour sélectionner les meilleures images envoyées par les grands photographes du monde entier. C’est ainsi que mes images furent diffusées à l'international sous le crédit Stéphane Korb / Magnum Photos, finissant dans les pages de grands titres comme Life (janvier 1991), le supplément du Sunday Times Magazine, la revue ENA (15 avril 1990) et sans doute bien d’autres que je n’ai jamais eues sous les yeux.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas là. Lorsque Malcolm Forbes décéda en 1990, j'allai immédiatement voir Paris Match pour leur montrer mes photos. Il y avait une ambiance étrange, puis Michel Sola, le rédacteur en chef de la photographie, vint me voir sans me ménager : « Stéphane, tu es un menteur, cette photo n’est pas de toi ! » Et il me montra une série de photos de Malcolm Forbes, dont la mienne, distribuée à travers le monde par une agence spécialisée dans le profit sur les images de personnalités disparues. Ce photographe était allé piocher dans la photothèque de Forbes toutes les photos qui lui plaisaient, y avait apposé son propre tampon et avait distribué le tout aux magazines internationaux. Je pus heureusement prouver mes droits et rattraper la vente auprès de Match et de quelques autres mensuels, mais cette histoire me porta préjudice pendant un certain temps.
Malcom Forbes et sa collection d’œufs Impériaux de Fabergé