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Sous la grande barrière de corail 1986

Début 1986, je mettais le cap sur l’Australie avec en main mon brevet de plongée fraîchement décroché dans la fosse d'une piscine de Charenton-le-Pont. Je devais passer un séjour en mer d'une semaine à bord d'un des laboratoires flottants de l’AIMS (Australian Institute of Marine Science). J’y accompagnais une équipe de scientifiques et de plongeurs chevronnés.

Afin de me familiariser avec le milieu marin, je m’étais rendu quelques jours sur Heron Island pour effectuer mes premières immersions. Ce ne fut guère concluant. J’éprouvais d'immenses difficultés à contrôler mes descentes et mes remontées, incapable de me stabiliser. La plongée en mer, avec ses courants et son imprévisibilité, n’avait rien à voir avec les exercices en piscine. Tout en luttant avec mon gilet de stabilisatisation, je balayais nerveusement l'eau du regard, redoutant la rencontre avec une box jellyfish — cette méduse aux tentacules de trois mètres armés de cellules venimeuses capables de paralyser le cœur et le système nerveux. Soudain, sous mes palmes, se dessina la masse d'un jeune requin-tigre, identifiable aux stries de son dos. Il ondulait lentement, exactement entre le groupe de plongeurs et moi. J’étais pétrifié de terreur — mais bien vivant aujourd'hui pour pouvoir le raconter.

Le lendemain, je voulus explorer les fonds pour me tester dans la prise de vue de photographies sous-marines avec le professeur Youri Sorokin pionnier mondial dans l'étude du rôle de la micro-écologie et des bactéries dans les récifs coralliens qui pistait la nourriture microscopique du récif .

Je n’avais jamais fait cela et disposais d’un matériel particulièrement encombrant : mon Nikon enfermé dans un caisson étanche en époxy sur lequel s’adaptaient plusieurs objectifs (du 20 mm au 105 mm), flanqué d'un gros flash monté sur bras articulés. L'ensemble était lourd et peu maniable, mais je parvenais à m'en sortir.. La véritable épreuve résidait dans le changement de pellicules. Il fallait que l'appareil soit parfaitement sec et dépoussiéré avant la moindre ouverture : remonter sur le zodiac, tout emporter dans des sacs étanches, s'essuyer minutieusement et manipuler le matériel sans rien maculer avec la crème solaire dont mes mains étaient enduites pour parer aux UV tropicaux... Je n’avais pas anticipé ces détails harassants qui exigeaient un temps infini, moi qui avais l'habitude de charger mes boîtiers en un éclair.

Heron Island est entourée de patates de corail (bomies) formant de grands canaux tapissés de sable blanc. C’est là que je plongeais, dans trois ou quatre mètres d’eau à peine, au cœur d’une vie foisonnante. Soudain, à une vingtaine de mètres face à moi, je vis un requin à pointes noires se tordre dans tous les sens. Je savais qu’une telle frénésie ne présageait rien de bon. Seule échappatoire : me réfugier au milieu des coraux qui affleuraient la surface, là où l'animal ne pourrait s'aventurer sans se déchirer le ventre. Résultat : c'est moi qui me blessai aux jambes et endommagai mon matériel. Là encore, plus de peur que de mal.

Je me rendis ensuite à Townsville, plus précisément au cap Ferguson, siège des laboratoires de l’AIMS, où nous avons embarqué.

Le pont du navire était encombré de bouteilles de plongée, de micro-ordinateurs et de cages en résine synthétique gorgées de câbles et de puces électroniques. Les scientifiques m’expliquèrent qu’il s’agissait d’outils conçus par leurs soins, alliance de technologie de pointe et de système D. On les fixait au fond marin pour analyser les échanges d’oxygène et de gaz carbonique entre le corail et les minuscules algues qui lui donnent vie.

Nous étions quatre pour cette plongée. Là, je me retrouvais plongé brutalement dans le réel. David Klumpp m’expliqua clairement les règles : la plongée se ferait à 25 mètres et je devrais être totalement autonome, sans aucun encadrement ni surveillance. Il examina mon brevet ainsi que mon carnet de plongée — qui affichait des plongées en piscine et quelques immersions à Heron Island. Il me demanda de signer une décharge de responsabilité, puis me conseilla de respirer le plus calmement possible et, si je manquais d’air, de remonter dans le zodiac et de les attendre. Et nous basculâmes dans le bleu.

David Klumpp

J’ai évidemment vidé ma bouteille d’oxygène plus rapidement que tout le monde et j’ai dû rejoindre le zodiac, qui était assez loin car nous avions dérivé avec les forts courants sous-marins. J’ai béni le prof de plongée de Joinville-le-Pont qui, pour nous endurcir, nous faisait faire des exercices de palmes jusqu'à épuisement. Ça m’a beaucoup servi et finalement j’ai pu faire les photos pour lesquelles j’étais venu, et même plus.

La Grande Barrière de corail était déjà, à cette époque, sérieusement menacée de détérioration. De retour à Paris, je présentai mes images à plusieurs rédactions. Le magazine Ça m’intéresse décida d'en faire un grand dossier. Le sujet plaisait, mais il nécessitait un complément d'enquête. Le journal m’accorda un budget, un billet d’avion et la garantie de citer en fin de dossier les organismes qui m’apportaient leur soutien logistique.

J’y retournai en novembre de la même année. À cette période, le thermomètre descend rarement sous les 30 °C le jour et l'air reste étouffant la nuit. C'était le début de la saison des pluies, avec une humidité grimpant à plus de 65 %. Arrivé sur place avec un léger rhume auquel je n'avais pas prêté attention, la chaleur accablante m'empêcha de sentir que la fièvre montait. Au volant d'une Méhari louée pour l'occasion, je me sentais libre comme l'air et filai réaliser une série de portraits à l’AIMS, au cap Ferguson. Je photographiai John Coll, chargé d’isoler les substances chimiques pour imaginer les médicaments du futur ; Peter Isdale, qui remontait le temps et le climat sur un millier d’années grâce à ses carottes de corail; Peter Moran, engagé dans la lutte contre la redoutable étoile de mer Acanthaster ; Bruce Chalker ; Terence J. Done et bien d'autres chercheurs passionnés.

Peter Moran

En fin de journée, une fatigue foudroyante et un poids terrible sur le thorax m’immobilisèrent. Je n’avais plus de souffle ; monter deux marches d’escalier relevait de l'impossible. Je rentrai tant bien que mal à Townsville pour rester cloué au lit une semaine entière par une infection pulmonaire, sans autre traitement que le repos absolu. J’en profitai pour mettre de l’ordre dans mes notes et les envoyer à Paris pour que la journaliste Dominique Martin-Ferrari puisse rédiger son article.

Le dossier fut publié en janvier 1987 sous le titre : « Attention, paradis à sauver ».

On  qualifie souvent la presse de « quatrième pouvoir », mais face à l'alerte climatique, ce pouvoir s'est révélé être une illusion. Quarante ans plus tard, en 2026, la Grande Barrière de corail est encore plus dramatiquement menacée qu’elle ne l’était en 1987. Le récif possédait d'incroyables capacités de résilience, mais l'enchaînement ininterrompu des vagues de chaleur océaniques et la récurrence des épisodes de blanchissement ont fini par épuiser sa marge de récupération.

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Les photographies présentées dans cet article sont issues d'un reportage complet comprenant plusieurs centaines de clichés. Pour toute demande de consultation d'archives, de tirages d'art ou de droits de reproduction professionnels, vous pouvez me contacter ici

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