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CROCODILE DADDY (1985)

Dans les années 1930, Green Island, un minuscule îlot corallien posé sur la Grande Barrière de corail à une trentaine de kilomètres de Cairns, traîne déjà une réputation sulfureuse.

Dans les années 1930, Green Island, un minuscule îlot corallien posé sur la Grande Barrière de corail à une trentaine de kilomètres de Cairns, traîne déjà une réputation sulfureuse. On raconte qu'Errol Flynn, alors aventurier autant qu'acteur hollywoodien, y croise contrebandiers et trafiquants d'opium. Les histoires se mélangent à la légende, mais elles suffisent à donner à l'île un parfum de bout du monde.

Quarante ans plus tard, c'est une tout autre découverte qui m'attend sur Green Island.

On m'a parlé d'un homme hors du commun qui aurait installé là un parc peuplé de crocodiles géants. Intrigué, je pousse la porte de Marineland Melanesia, créé quelques années plus tôt par George et Shirley Craig.

Je ne m'attends absolument pas à ce que je vais découvrir.

Ce n'est pas un simple parc animalier : j'ai l'impression d'entrer dans le repaire d'un explorateur revenu de mille expéditions en Papouasie–Nouvelle-Guinée. Entre les bassins où règnent les crocodiles s'entassent des trophées de chasse, d'immenses masques cérémoniels, des statues rituelles, des tambours, des amulettes, des lances et des boucliers. Partout, des objets rapportés des villages mélanésiens racontent un monde encore largement inconnu des Occidentaux.

La végétation envahit les allées. Surgissant de l'ombre, d'immenses totems aux yeux de nacre semblent me fixer avec insistance. À chaque pas, je découvre un nouvel objet, une nouvelle sculpture, comme si j'explorais un temple oublié au fond de la jungle. L'endroit ressemble davantage au décor d'un film d'aventure qu'à un parc zoologique.

Puis vient le choc.

Au détour d'un sentier apparaît un bassin dominé par une petite plateforme de bois. Immobile, comme sculpté dans la pierre, dort un crocodile gigantesque. Il paraît inerte... jusqu'au moment où, en une fraction de seconde, plusieurs centaines de kilos de muscles explosent dans un mouvement d'une rapidité sidérante.

— « C'est Oscar », me souffle George Craig. « Un des plus gros crocodiles vivant en captivité. »

Je découvrirai bien des années plus tard que ce crocodile est en réalité Cassius, celui qui deviendra célèbre dans le monde entier comme le plus grand crocodile marin vivant en captivité. Son histoire est intimement liée à celle de Sweetheart, le crocodile légendaire du Territoire du Nord qui terrorisait les pêcheurs dans les années 1970. Les deux animaux sont souvent associés, bien qu'il s'agisse de deux reptiles différents.

George Craig est lui aussi une légende.

Né au Pérou au début des années 1930, envoyé en Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale avant d'émigrer en Australie, il fut l'un des derniers véritables chasseurs de crocodiles de l'époque où leurs peaux valaient de l'or. Pendant près de vingt ans, il a sillonné les fleuves de Papouasie–Nouvelle-Guinée, notamment la Fly River, capturant les grands crocodiles marins et vivant au contact des tribus mélanésiennes. De ces expéditions, il a rapporté une extraordinaire collection d'art tribal qui fait encore aujourd'hui la réputation de Marineland Melanesia.

Sous sa barbe blanche, avec son accent inclassable et son regard d'aventurier, George Craig semble appartenir à une autre époque. Il connaît les crocodiles comme d'autres connaissent leurs chiens. Chez lui, on a le sentiment d'être reçu non par un directeur de parc zoologique, mais par le dernier survivant des grands explorateurs.

Je le rencontre à plusieurs reprises au cours de mes nombreux séjours à Cairns dans les années 1980. Je consacre un reportage à son univers dans L'Écho des Savanes, illustré de photographies impressionnantes dont certaines montrent George au milieu de ses crocodiles.

George Craig s'est éteint en 2024. Quelques semaines plus tard, Cassius disparaissait à son tour. D'une certaine manière, le vieux chasseur et son plus célèbre crocodile sont partis ensemble, refermant un chapitre de l'histoire australienne qui ne reviendra sans doute jamais.

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CLINT EASTWOOD (1985)

Janvier 1985. La rumeur court que Clint Eastwood est chez Maxim’s pour la promotion de son film Pale Rider. J'attrape mes boîtiers et je fonce rue Royale.

La pluie glacée de janvier

Janvier 1985. La rumeur court que Clint Eastwood est chez Maxim’s pour la promotion de son film Pale Rider. J'attrape mes boîtiers et je fonce rue Royale.

Sur place, il fait un froid glacial sous une petite pluie. Nous sommes quatre photographes sur le trottoir à tenter de rentrer, mais l’équipe entourant l’acteur et le service de sécurité sont catégoriques : la soirée est strictly privée, aucun objectif ne franchira la porte. Alors nous attendons. Une heure, deux heures... sous un crachin glacé. Mais un photographe n'aime pas renoncer.

Au bout de trois heures, je suis désormais seul. Mes confrères, gelés et découragés, ont jeté l’éponge. Je n’ai rien à perdre : il m’a fallu une heure de trajet pour venir, le dernier métro est passé et je suis bon pour rentrer chez moi en taxi. Alors j’attends.

Soudain, la lourde porte de Maxim’s s'entrouvre. L'attachée de presse pointe le bout de son nez, un peu affolée. Apercevant le seul photographe congelé, elle me fait signe d'entrer à toute vitesse : « En revanche, je ne peux pas vous payer », prévient-elle.

Je n’ai pas envie de discuter : j'ai le champ libre et je suis au chaud.

Je ne l'ai compris que plus tard : si on m'avait ouvert cette porte en trombe, c'est uniquement parce que Clint Eastwood, agacé de ne voir aucun photographe pour immortaliser sa soirée, avait exigé qu'on trouve quelqu'un.

Clint Eastwood en prise avec un billet de 50 francs

Le regard de Clint Eastwood

Le lendemain, au Palais de Chaillot, Clint Eastwood est accueilli par Costa-Gavras, alors directeur de la Cinémathèque. C’est loin d’être une visite privée. La meute des photographes est là, et chaque mouvement de l'acteur déclenche une tempête de flashs crépitants et aveuglants.

Clint Eastwood semble vraiment gêné par ce pilonnage lumineux. J'éteins alors mon flash. Profitant des rares moments de répit entre deux rafales, je cherche son regard. Remarquant que je travaille en lumière naturelle, il se tourne vers moi et joue avec mon objectif en m'offrant des expressions authentiques.

C'est dans l'un de ces instants de calme complice que cette photo a été prise.

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